extrait de :

Les Genres littéraires à Rome de R. Martin et J. Gaillard (1981)

Sommaire :

Tite-Live: où l'histoire devient un fleuve : caractérisation de l'oeuvre

la Préface

L'art de Tite-Live

La composition

Les discours

 


Tite-Live: où l'histoire devient un fleuve : caractérisation de l'oeuvre

Cent quarante-deux livres - excusez du peu! Par ses seules dimensions, I'Histoire de Rome de Tite-Live apparaît dans la littérature historique latine comme Chambord dans la Renaissance, ou Versailles dans le classicisme architectural français. C'est un immense château. Seuls nous sont parvenus quelques pans de l'édifice, le tiers environ. Quelques colonnes suffisent, parfois, pour que I'imagination embrasse les formidables proportions d'une basilique: en lisant Tite-Live, nous visitons les siècles de l'histoire romaine comme fait un promeneur dans les ruines d'Ostie ou celles du Forum. Quelques haltes, quelques vestiges et des perspectives immenses surgissent dans le paysage mutilé par le temps.

Et cette œuvre est inachevée. Commencée vers 30 av. J.-C., elle ne fut interrompue que par là mort de l'auteur, sans doute en 17 ap. J.-C. période qui coïncide, pratiquement, avec celle qui voit se déployer le pouvoir d'Auguste. Tite-Live commence à écrire son Histoire au moment où finit la république romaine, au moment où commence pour Rome un nouveau destin. L'ambition d'écrire ab urbe condita, (à partir des origines de la ville et de sa fondation), pour conduire le lecteur jusqu'à l'actualité, peut-elle être considérée hors de ce contexte historique ? Certes, il se rencontre dans l'historiographie grecque de telles entreprises d'histoire universelle, produits de la période hellénistique, et dans lesquelles l'impérialisme romain n'était qu'une péripétie. Avec clairvoyance, le grec Polybe avait cependant placé son Histoire sous le signe de Rome, car, écrivant au ne siècle av. J.-C., il voyait que désormais l'histoire des hommes et du monde se confondait avec l'histoire de Rome et la réussite de son impérialisme. C'est une attitude triomphante, et l'on pourrait a priori, prêter à un homme tel que Tite-Live, considérant que sa production littéraire se réalise sous le signe d'une renaissance, une semblable attitude. Il est paradoxal, dans ces conditions, de lire, dans la Préface, que Tite-Live écrit dans l'inquiétude, et ce paradoxe est souligné à très juste titre par Paul Jal, dans le chapitre de Rome et nous consacré à Salluste et Tite-Live.

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la Préface

On s'attend à l'histoire d'un avènement, et voilà que l'auteur pose en principe qu'" après des débuts fort modestes, I'empire romain s'est accru au point de plier désormais sous sa propre grandeur ". Rome, des origines à nos jours - ce pourrait être la forme " moderne " du titre de Tite-Live -, ou l'histoire d'une puissance qui en sept siècles est parvenue au point qu'elle " se détruit elle-même ". Et le soin que prend l'auteur de fouiller le passé, loin de nourrir chez lui une admiration accrue pour le présent, lui offre comme avantage " une diversion aux spectacles funestes dont ce siècle a été longtemps le témoin ".

Le pessimisme est décidément un beau lieu commun pour les préfaces d'historiens. Porter sur le passé un regard nostalgique, serait-ce la seule vocation de ceux-ci ? En fait, les livres que nous avons conservés ne nous permettent guère d'apprécier si l'auteur était vraiment fidèle à ees lugubres intentions. L'histoire de Tite-Live ayant été divisée (assez artificiellement, et sans que ce soit la volonté de son auteur) en groupes de dix livres ou décades, nous possédons la première (1. I-X), la troisième (1. XXI-XXX), la quatrième décade (1. XXXIXL), ainsi que les livres XLI à XLV. Les périodes traitées dans ces livres conservés sont les suivantes: de la fondation de la Ville à 292 ; la guerre contre Hannibal (1. XXI à XXX) et l'expansion romaine en Grèce et en Orient, jusqu'en 167. En d'autres termes, nous pouvons lire l'histoire de la croissance romaine, mais nous n'avons pas accès aux pages dans lesquelles Tite-Live décrivait le mouvement de décadence qui, selon la Préface, aboutissait aux malaises dont il prétend vouloir se divertir. Il n'est pas douteux qu'en maintes occasions I'auteur laisse percevoir des sentiments républicains, et la tradition veut qu'il ait donné de la guerre civile de 49 une version tout à fait " pompéienne ". Nombreux étaient, sous le nouveau régime, les " intellectuels " nostalgiques de l'ordre républicain, sans que cela soit une gêne pour le prince : n'avait-il pas bâti ses pouvoirs sur l'illusion d'une restauration républicaine, et entretenu habilement l'équivoque sur la nature institutionnelle du principat ? Il n'en reste pas moins que l'idéologie officielle - Virgile en témoigne avec art - célébrait l'œuvre d'Auguste comme une renaissance morale, et, à trop magnifier les vertus de I'ancienne Rome, Tite-Live donne l'impression de ne pas croire en leur résurrection sous l'autorité du nouveau régime. A lire la Préface, il semble que, pour I'auteur, la fin de la république n'a nullement enrayé la décadence des mœurs et leur morbide corruption. Et au moment où l'une des Bucoliques virgiliennes vante le retour de la paix, I'otium que procure le divin Auguste au monde romain tout entier, quelle image catastrophique que cet État croulant sous sa propre grandeur ! Ainsi donc, Tite-Live, que tout désigne comme l'historien augustéen par excellence, semble se démarquer de l'idéologie officielle et inaugurer ainsi une sorte de tradition, selon laquelle la littérature du passé permet de s'opposer au présent avec plus ou moins de virulence : Lucain attestera que le destin de Pompée reste en son temps comme un symbole des drames de la république finissante, et Tacite montre avec complaisance la vigueur d'une résistance " républicanisante " imprégnée de stoïcisme au cœur même du personnel sénatorial, résistance qui s'exprime volontiers par des textes historiographiques - ainsi Crémutius Cordus, digne victime de la liberté d'écrire persécutée par Séjan et la Cour impériale, s'était épanché en rédigeant des Historine tout à fait anticésariennes, ce qui lui coûta la vie. La solidité de cette veine historiographique imprégnée de sympathies républicaines se vérifie par l'influence exercée sur le futur empereur Claude, qui connut en sa jeunesse - donc sous Auguste, et en vivant dans son entourage immédiat et familial - la tentation de rédiger, lui aussi, une histoire des guerres civiles. Ce point est important, malgré le côté plaisant et anecdotique qu'on peut y noter: I'histoire est à la mode, et il y souffle un air républicain.

Pour comprendre cette situation apparemment inextricable, il faut mesurer I'effet produit par les guerres civiles sur les esprits contemporains. Les morts de Pharsale et d'Actium sont dans toutes les mémoires, et le sang versé, malgré le prudent libéralisme d'Auguste et sa clémence efficace à rallier les opposants d'hier, ne laisse pas d'être un sang criminel. Au mieux, dans ces luttes fratricides, Rome a expié ses fautes et, comme le dit Horace, une génération a payé, ans l'avoir mérité, pour les crimes de ses aînés. Telle est, du moins, la version de l'idéologie officielle. La fonction de l'histoire apparaît donc clairement : elle est l'occasion d'une recherche de la conscience romaine, une manière de retour ux sources profondes des valeurs humaines et politiques. Les mythes messianiqes qui prolongent l'épopée assument la même fonction, par une logique différente, et si l'Enéide exprime somptueusement l'idéologie officielle en liant le destin de Rome à celui de la gens iulia, il n'est pas certain que le fleuve de l'histoire suive un cours foncièrement différent. L'enquête livienne sur la grandeur de Rome est riche en réconfort et en leçons: " Jamais État ne fut plus grand, plus pur, plus riche en bons exemples ", écrit Tite-Live en sa préface, et quelques lignes plus loin, il impute, comme Salluste, à l'afflux des richesses le début de la décadence morale et de la perversion des valeurs par le luxe. Or, en célébrant la particulière résistance du peuple romain aux attraits de la cupidité, on culte de la pauvreté et de l'économie, Tite-Live rejoint un autre aspect de l'idéologie officielle: la restauration d'un ordre moral fondé sur les vertus rustiques de la romanité, et dont Auguste lui-même, en maintes occasions, se plaisait à donner l'exemple. Donc, tout n'est pas parfait, loin de là, mais tout n'est as perdu. Comme le notent avec pertinence Jean-Marie André et Alain Hus I'Histoire à Rome, p. 79), Tite-Live " partage avec Cicéron l'idée de la perfectibilité politique, tant au niveau de l'État que de l'individu ". Voilà pourquoi le pessimisme de la Préface doit, semble-t-il, être tempéré : I'entreprise historiograhique de Tite-Live tend à dégager du passé l'identité nationale romaine, et s'offre comme une pharmacie aux maux de ce siècle par tous les exempla dont elle découvre les messages. Il est toujours préjudiciable au présent de célébrer ainsi le passé, mais il y a de l'optimisme à croire que cette célébration permettra une réforme morale et politique.

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L'art de Tite-Live

En ce qui concerne l'art de Tite-Live, serait-il impertinent d'imaginer l'historien sous les traits d'un metteur en scène hollywoodien, et de voir son œuvre comme un film en cinémascope ? Prenons-en la liberté, peut-être les risques. Comment rendre compte, en quelques pages, d'une œuvre placce sous le signe de l'ampleur et de la démesure, victime s'il en fut de la pratique des morceaux choisis ? Car Tite-Live, c'est tout le contraire d'une anthologie, et si l'on y rencontre des morceaux de bravoure, leur sens et leur beauté s'étiolent sitôt qu'on les mutile dans leur dimension propre et qu'on les arrache aux vastes perspectives qui en font le décor. L'ambition de l'auteur est sans doute de composer le spectacle de l'histoire, spectacle qui procure par la vérité les mêmes joies que le merveilleux, et agit puissamment sur l'imagination et l'émotion, sans se départir de la raison, ni de la vraisemblance. Sept siècles d'histoire, sept siècles qui sont la vie d'un peuple, des centaines de hauts personnages, héros, traîtres, vainqueurs, vaincus, hommes de peu, hommes de gloire - la distribution est immense. Histoire d'une foule, qui s'étale largement, au comitium ou sur les champs de bataille, décor toujours peuplé, scène ouverte et agitée : les regards au sénat, les armes en campagne, le discours face aux pairs ou les ordres aux soldats, il n'est point de parole qui se répande en vain sur ce théâtre, il n'y a point d'aparté ; toujours en bruit de fond répondra la rumeur. Tout se passe toujours sous les yeux d'une foule, d'un public, ces figurants de l'histoire sans lesquels l'homme d'État, le héros politique n'existe pas.

Tout cela ne tiendrait pas sur un petit écran. Une fois de plus, ce qui est en jeu, c'est l'esthétique du genre historique. Salluste, nous l'avons vu, avait rétréci le champ de l'histoire pour serrer au plus près le poids des moments et des mots: il voulait démonter la fine mécanique des responsabilités; Tite-Live, lui s'émerveille de l'énorme machinerie que requiert le spectacle de l'histoire. Spectacle vertigineux, et le vertige s'accroît au fur et à mesure que l'on s'éloigne des origines pour accéder aux réalités plus proches, plus sensibles et plus complexes aussi. L'auteur en fait confidence, dans la préface de son livre XXI: " Quand je pense que soixante-trois ans - telle est la durée qui s'est écoulée du début de la première guerre punique à la fin de la seconde - m'ont pris autant de volumes que les quatre cent vingt-huit ans qui vont de la fondation de Rome au consulat d'Appius Claudius, qui commença la première guerre contre les Puniques, je pressens déjà que, comme ces gens qu'attirent les hauts-fonds proches du rivage et qui s'avancent à pied dans la mer, chaque pas que je fais me porte vers de plus prodigieuses profondeurs et comme vers un abîme ". Quel aveu de plaisir à ce vertige, quel paradoxe de l'œuvre historique livienne qui, nous dit-il, semble vouée à s'accroître pour les parties restantes, alors même que s'accumulent les parties achevées ! Descendre le fleuve du temps n'est pas descendre un fleuve impassible; ce fleuve s'élargit, et s'élargissent aussi les panoramas, tandis que se creusent les rapides et s'amplifient les tourbillons. Ce fleuve, c'est le temps - mais c'est aussi l'Empire, et l'histoire livienne est l'histoire d'une dilatation immense du pouvoir et des crises.

Il faut, à ce projet d'arpenter la grandeur, une esthétique faite de grandeur. On a dit du western qu'il était la traduction esthétique la plus simple de l'idéologie américaine d'entre les deux guerres: étendre une morale à de vastes espaces, en célébrant la conquête de l'Ouest comme l'émergence des valeurs de I'American way of life dans l'horizon infini des déserts et des sierras. Sans son cheval, le cow-boy n'est qu'un gugusse, un pâle citadin ou un fermier obtus. Entendons par là que le véhicule fait l'homme, parce que l'espace requiert le véhicule. Et il en va de même pour la diligence, ou le train, qui attestent du même miracle : tout est affaire de panoramiques infinis ou d'interminablestravellings, affaire de trajets, de poursuites, de territoires. LJn espace à sillonner comme pour y tisser la trame d'un savoir-vivre, comme pour y instaurer, de drame en drame, les valeurs stables du pouvoir.

Et c'est dans cette optique à grand angle que le cinéma américain s'est préoccupé de l'Antiquité. Le " peplum " - on aurait tort d'en sourire - a le mérite d'explorer ce que peut l'imaginaire nourri par l'exotisme historique. Et il y a, face à beaucoup de naïvetés, des vertus poétiques indéniables en ces monuments colorés. Il n'y a guère que l'épopée napoléonienne pour avoir fourni prétexte à ce genre de films à grand spectacle. Peut-être l'œuvre de Tite-Live a-telle joué un rôle comparable à ce que fut Guerre et Paix pour cette épopée-là. Non que les cinéastes de la grande époque du cinémascope aient fait leur bréviaire de l'Ab Vrbe condita; mais l'histoire livienne (en tout cas pour les guerres puniques) a suscité une certaine image de Rome, une image monumentale et grandiose dont les vertus spectaculaires furent aisées à exploiter.

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La composition

Il s'agit, en fait, d'affinités esthétiques autant qu'idéologiques. La puissance s'exprime, chez Tite-Live, par la multitude, et l'héroisme se déploie sur fond de foule. D'où une variation esthétique perceptible de décade en décade. Dans le récit des origines, les premiers livres ne trouvent guère matière à de vastes tableaux: ils y suppléent par un style plus maniéré, empreint de tours poétiques, et par quelque complaisance à raconter des légendes auxquelles on affirme ne point croire. C'est avec les luttes de la libera ciuitas que se décantent à la fois le style et la méthode. L'affrontement entre plébéiens et patriciens, les premières guerres, les premiers revers et les premiers triomphes apportent une dimension nouvelle au récit. La composition s'avère nécessaire, en dépit du cadre d'une commode simplicité que procurait la méthode annalistique. Au lieu de raconter tout du long, suivant l'ordo temporum, les événements d'une année Tite-Live impose un rythme: d'abord, I'alternance des événements intérieurs et extérieurs, mais aussi, plus subtilement, une alternance entre " temps forts " et " temps faibles " qui permet de dégager des unités, de développer des personnages, et, finalement, de transgresser l'allure desséchante des annales. Alors apparaissent ces épisodes où l'écriture livienne peut se déployer pleinement. Et l'on voit que cet historien est un metteur en scène. Mais il y a aussi les portraits, requis par la tradition du genre historique - car il faut bien, en ces écrits centrés sur les grands hommes, tracer pour le lecteur la silhouette physique et morale des protagonistes. Il existait un "plan-type " pour ces portraits, mis au point par les rhéteurs; chaque auteur s'y pliait plus ou moins fidèlement. Nous avons vu que Salluste privilégiait les traits moraux, et, dans un portrait offert d'un seul tenant, accentuait les contrastes caractéristiques d'une nature passionnée. Tite-Live en use autrement. Peu de portraits vraiment " complets ", chez lui, mais des touches successives qui révèlent le personnage au fur et à mesure de ses actes: son histoire coincide avec l'Histoire, et l'on ne peut vraiment juger un héros qu'après l'achèvement de ce parcours - d'autant plus que, pour les hommes d'État dont parle Tite-Live, cette "carrière" s'étend souvent sur un ou plusieurs livres. Pour les protagonistes, connus de tous, quelques lignes suffisent à esquisser leur profil, puis l'histoire suit son cours, et le caractère se révèle par ses actes et surtout par ses discours. Ainsi pour les chefs de la guerre punique, Hannibal et Scipion, ou encore Philippe de Macédoine, ou auparavant, Camille. Peu d'intérêt pour les traits physiques, ni pour les composantes du caractère au sens où l'entendait Salluste; en revanche, Tite-Live excelle à montrer ce que représente un personnage dans l'allure générale de son temps, et fait coïncider souvent avec beaucoup de réussite, un caractère et une politique. Hannibal, lié par le serment qu'il a prêté de hair les Romains, est à la fois crudelis et admirable - à l'image de Carthage, rivale perfide, mais prestigieuse (n'est-elle pas la seule puissance capable de disputer à Rome l'empire de la Méditerranée ?). Face à lui, le premier Africain, jeune et brillant stratège, apportant à Rome l'audace raisonnée d'une nouvelle tactique, portant la guerre en Afrique, franchissant le pas décisif qui amène l'issue d'un trop long conflit.
En somme, les héros favoris de Tite-Live ont en commun un trait éminent de la uirtus politique : la persévérance, condition d'un destin historique. Ce sont les fatales duces, les chefs qui se font l'instrument du destin, durée de Rome, chute de Carthage, artisans, fût-ce en qualité de valeureux adversaires, de la grandeur même de l'impérialisme romain. Et il ne faut pas s'étonner, dans ces conditions que les discours soient l'occasion privilégiée d'exprimer, mieux qu'un portrait en bonne et due forme, ce que sont ces hommes : ce qu'ils disent, la façon dont ils le disent, le poids même de leurs paroles révèlent leur personnalité, au prix d'un effort de création littéraire qui n'est pas fait seulement de virtuosité rhétorique.

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Les discours

Le discours réécrit est un artifice constant dans l'historiographie ancienne, il fait partie des lois du genre. Tite-Live en use à la manière de Thucydide, c'est-à-dire sans excès (les livres conservés en présentent néanmoins plus de 400), et dans le souci de montrer comment, dans un moment capital, une personnalité se révèle face à une situation. L'alternance entre le style indirect et le style direct
n'obéit pas seulement à des règles de uariatio: elle fait la part, souvent de façon très subtile, entre des moments de moindre intensité, où s'expriment des opinions collectives (fût-ce avec violence !), et ces moments où les " leaders " pèsent de toute leur passion sur l'événement. Et il est fréquent que ce " déclenchement " s'opère au sein même d'un discours, le style indirect cédant la place au style direct, comme pour détacher de l'ensemble un plus vibrant message. Au sein même du style indirect, dont Tite-Live use en maître, le jeu sur la langue, le glissement d'une concordance au passé (voulue par le récit) à une concordance au présent, plus " légère " et agressive, rend perceptible, ici ou là,une nuance de quelques degrés dans la dramatisation. Mais ce plaisir est réservé à ceux qui ont la chance de lire ces discours dans le texte latin ! Tous, en revanche, seront sensibles à l'ampleur de ces discours-fleuves qui, dès l'Antiquité, ont été réunis en anthologies comme autant de modèles de rhétorique. On peut y mesurer, en effet, I'apport de la puissance oratoire au genre historiographique, cette qualité d'ornementation, de figures, ces effets variés, cette richesse d'invention dans les arguments et leur articulation, bref, tout cet art de l'orator que Cicéron appelait de ses vœux, pour colorer le récit, mais aussi pour étoffer les discours. L'auteur du De oratore voulait de l'abondance (copia) ; Tite-Live apporte à son style les charmes d'une élégance toute classique, et la force puissante d'une richesse foisonnante dans l'invention et la phrase, cette fertilité de la langue que les Latins nommèrent ubertas. Les magnifiques périodes du récit donnent un liant incomparable à la pensce, et constituent un modèle de style narratif ; dans le discours, les changernents de rythme et de ton, la montée passionnée de la phrase fait parfois penser à une houle qui, au paroxysme, se brise en interpellations violentes et dramatiques. Tite-Live apparaît ainsi comme un orator disertissimus, créateur d'un style historique à la mesure de l'idéal cicéronien, mais plus poétique sans doute que ne l'eût souhaité Cicéron. L'écriture livienne conjure les dangers de l'entreprise historiographique: la monotonie d'une narration trop didactique, mal endémique des annales, cède ici la place à une écriture variée, rythme, capable de ménager chez le lecteur l'attention, la curiosité, I'admiration. L'histoire est affaire de raison, mais aussi d'émotions : on peut être rationaliste - et Tite-Live l'était - sans négliger le pathétique, respecter les événements et les rendre sensibles par les couleurs du style. Docere, delectare, mouere - enseigner, plaire, émouvoir...

On voit l'importance capitale de l'œuvre livienne dans l'évolution du genre historique : il réalise une véritable métamorphose de la forme annalistique, qui semblait vouée à la sécheresse, et qui, pourtant paraissait la plus conforme aux réalités romaines et la plus apte à procurer une vision fidèle de l'histoire. Il fallait, à la République romaine, un bilan grandiose : Tite-Live a été l'artisan de ce beau monument. Comme l'écrit Paul Jal (op. cit., p. 129), "si imparfait, incomplet, inexact que soit parfois le témoignage de Tite-Live il ne peut jamais être pris à la légère. " Quel que soit dans son oeuvre l'épisode qu'on lit, " on ne peut pas ne pas ressentir dans la hauteur des vues exprimées, dans la dignité de ton, dans la tenue du style, l'amour et le respect de l'auteur pour l'objet de son travail. Là, paradoxalement, se trouvent finalement les relatives, mais les meilleures garanties scientifiques de l'ouvrage. "


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